Observer les regards

À l’occasion du Festival de l’Histoire de l’Art, nous avons voulu tenter une approche spontanée du regard. Notre objectif était d’essayer de comprendre comment les gens, intervenants ou visiteurs, voient les images. Pour cela nous avons choisi des œuvres plutôt déroutantes ou inattendues – mais toujours en lien avec l’éphémère – afin que la surprise oblige les personnes interrogées à plonger en elles-mêmes, à mettre leur érudition au second plan : nous leur demandions de nous donner un mot (émotion, adjectif, verbe, etc.) par image présentée.

Nous avons voulu confronter les réponses pour essayer de voir avec d’autres yeux, de montrer que regarder une image c’est peut-être la voir dans un contexte, au travers d’une vie, d’une sensibilité, d’une connaissance aussi. S’il est désormais admis qu’une image a plusieurs interprétations, il reste difficile de la penser avec d’autres yeux que les nôtres. Nous espérons que cette modeste étude sera pour vous l’occasion d’une expérience visuelle sinon neuve, du moins amusante.

Prêtez-vous au jeu et dites nous ce que vous auriez répondu !

1. http://www.unurth.com/Banksy-If-Graffiti-Changed-Anything-London

(Graffiti de Banksy)

2.http://club.doctissimo.fr/schimmel9556/jeu-361020/photo/cesar-baldaccini-15246514.html

(Le Pouce, César. Paris, la Défense)

3. http://www.guggenheim.org/new-york/collections/collection-online/artwork/2019

(Upward (Empor), 1929, V. Kandinsky. Guggenheim museum, New York)

4.http://thegood.files.wordpress.com/2007/08/4-virginia-woolf-3.jpg

(photographie de Virginia Woolf)

Remarquons avant tout, et cela est plutôt rassurant, qu’il n’y a pas un regard spécialiste, un regard grand public, un regard étudiant. De même un individu ne semble pas avoir un regard unique qu’il applique aux images. L’exercice proposé semble obliger celui qui regarde à penser chaque image individuellement, comme s’il renouvelait son regard pour éviter toute interférence avec l’image précédente.

Face au graffiti de Banksy, les références à la rue sont nombreuses1. Désigner une image par son lieu d’exposition semblerait étrange dans d’autres situations (si face à la toile de Kandinsky les réponses avaient été « musée », nous aurions été très surprises). Il y a majoritairement un malaise face au street art, même si certains saluent l’humour de Bansky2. D’autres émettent un jugement simple: beau/moche/cool.

L’incapacité à éprouver une émotion face à ce type d’image peut laisser penser que le street art n’est pas considéré comme un art. Il peut être loué – ou dénigré – pour son audace, pour sa prise de parole politique3 ; mais il semble qu’il ne puisse pas (encore) dépasser ce rôle de transgression, d’expression d’une idéologie. S’il n’est que rarement vu comme une honteuse salissure, une seule personne le regarde comme une œuvre spécifique à analyser détail par détail4 et pas comme un grafitti parmi d’autres, symbole du graffiti en général.

Remarquons aussi qu’étant l’image la moins attendue, les gens la sautaient pour y revenir ensuite alors qu’elle était positionnée en premier.

Face au Pouce de César, malgré quelques tentatives de qualification5, le sentiment dominant est la perplexité, la surprise6. Il est intéressant de constater que lorsque l’œuvre n’évoque pas immédiatement quelque chose d’autre que la surprise, la plupart des gens préfèrent la décrire ou revenir à des aspects visuels simples : ils expriment alors plus ce qu’ils voient que ce qu’ils y voient7.

Alors que les autres images présentées étaient vraiment inattendues, le Kandinsky semble rassurer (comme quoi, tout arrive). Du coup, plusieurs personnes replacent l’image dans le temps8 (en opposition au street art par exemple), dans une démarche technique de la création9. Les réponses sont plus variées, elle tentent d’exprimer une réaction face à l’abstraction, par exemple en désignant un aspect (la couleur). Par ailleurs, peut-être parce que l’œuvre fait partie de celles que nous avons l’habitude de voir dans les musée ou à l’école, certains la replacent dans un contexte plus personnel10.

Notre regard semble donc être influencé par les souvenirs que nous avons de l’œuvre, par nos connaissances, par notre désir de la décrypter11 ou de nous décrypter nous même12.

Le portrait de Virginia Woolf avait ceci de particulier qu’il évoquait une autre œuvre : ses écrits. Les réponses diffèrent selon que les personnes reconnaissent ou non l’auteure des Vagues. Parmi ceux qui identifient clairement l’écrivaine, il y a ceux qui saisissent le lien avec l’éphémère et pensent à sa fin tragique13, et ceux qui pensent plus directement à ces livres, au symbole qu’elle représente14. Les autres, parce qu’il se concentrent sur l’image elle-même ou parce qu’il ne connaissent pas le visage de V. Woolf, cherchent plus à identifier une expression du visage15.

Ceci semble indiquer qu’il est difficile de ne voir une œuvre que pour elle-même et que, très vite, dès que nous pouvons la rattacher à une chose connue, nous préférons la voir sous un aspect que nous connaissons. On remarque d’ailleurs une certaine joie, voire une certaine fierté, chez ceux qui l’identifient au premier coup d’œil, comme si après le désarroi ressenti face aux autres images, pouvoir se raccrocher à un fait certain était rassurant.

Camille Chanod

1 Rue (2),Ville (Belleville, Bristol), Mur

2 Humour (2)

3 Expression, Dérangeant, Force, Message, Audace

4 Rat

5 Rigolo, Moche

6 Surprenant, Étrangeté (2), Perplexe

7 Urbanisme :Urbanisme actuel, Photo d’une ville

Côté imposant :L’éléphant, Ancré, Monumentalité, Pause

8 Histoire de l’Art, Avant garde, Révolution, Culture dominante

9 Dessin, Art moderne, Abstrait

10 Amour de l’Histoire de l’Art, Voyage, Beau

11 Présence, Couleur, Difficile, Pas de sens, Défiguré

12 Réflexion, Désarroi, Intrigant

13 Mélancolie, Furtif, Tristesse (2), Psychiatrie, Tourment, Perte, Dépression

14 Les Vagues, Féminisme

15 Sensibilité, Belle, Grâce, Serein, Songer, Imagination, Passion

Entretien avec Annick Lemoine

Fontainebleau, le 2 juin 2013

Il est parfois de jolies surprises dans les rencontres que l’on fait. Le Festival de l’Histoire de l’Art était riche de ces instants inattendus. Ainsi, lorsque je me suis retrouvée face à Annick Lemoine, responsable du département d’Histoire de l’Art de la Villa Médicis, sur un banc à l’ombre d’une rangée d’arbres du château de Fontainebleau, j’étais loin de me douter que je me trouvais face à l’initiatrice même de ce superbe festival.

Chargée par Frédéric Mitterrand de redonner une place à l’Histoire de l’Art en France et à l’école – reprenant la pensée d’André Chastel -, elle s’inspire des Rendez-Vous de l’Histoire (Blois), lieux de rencontre des historiens, et conçoit le Festival de l’Histoire de l’Art. Cette manifestation ouverte à tous a pour objectif de favoriser les rencontres et de faire vivre l’Histoire de l’Art. Annick Lemoine part d’un double constat: il existe peu de lieux où tous les acteurs de cette discipline (conservateurs, restaurateurs, universitaires, etc.) se croisent; le grand public accourt dans les expositions et dans les musée sans avoir forcément appris à regarder les images, les œuvres. Et il est vrai qu’une certaine magie s’opère lors de ces trois jours festivaliers, qui ne vient pas seulement du charme du lieu, de l’accueil chaleureux et de l’ambiance festive chers à cet événement: des projets naissent entre les intervenants, la réflexion progresse grâce à la confrontation méthodologique avec le pays invité, la curiosité des visiteurs est assouvie.

Pour Annick Lemoine, l’Histoire de l’Art c’est apprendre à regarder les images, toutes les images, comme on apprend à lire et à analyser un texte littéraire. L’Histoire de l’Art donne des clés pour comprendre la création artistique et mieux dominer la vision des images. Mais c’est également apprendre à se poser des questions, notamment dès qu’il s’agit de situer une œuvre dans l’Histoire. Enfin et surtout, c’est apprendre à aimer regarder.

En discutant avec le public elle espère mieux cerner ses attentes, comprendre ce qui les a poussé à venir, ce qui leur plaît dans l’Histoire de l’Art et ce que cette discipline représente pour eux. Elle insiste sur la dimension pédagogique du Festival qui peut-être permettra aux visiteurs de prendre conscience de l’importance d’enseigner l’Histoire de l’Art dès le secondaire. Elle souhaiterait d’ailleurs que le Festival de l’Histoire de l’Art devienne un lieu pour les étudiants, en Histoire de l’Art ou non, pour qu’ils puissent avoir un contact avec des professionnels et/ou qu’ils approfondissent leur réflexion à ce sujet de façon ludique et agréable.

Camille Chanod

Voyagez dans le temps – Entretien avec Lydie Rekow-Fond

Fontainebleau, le 31 mais 2013

La Petite Voix a rencontré Lydie Rekow-Fond, professeure d’esthétique et d’Histoire de l’Art à l’ENSBA (Lyon), le vendredi 31 mai. Installées dans le Jardin Anglais du château de Fontainebleau, nous avions sans le savoir très bien choisi notre lieu de rendez-vous. En effet, à la fin de l’entretien, lorsque nous lui demandons ce que lui évoque le Royaume-Uni, elle nous répond « l’art du paysage, les jardins anglais » puis cite Constable (paysagiste du XIXe) et Richard Long (artiste du Land Art). Mais voici sans plus tarder le résumé de cette rencontre qui nous a fait voyager dans le temps :

Pour sa première édition du Festival de l’Histoire de l’Art, elle espère avant tout « susciter une curiosité ». Si elle a régulièrement l’occasion de transmettre un enseignement à des non-spécialistes – notamment via son activité au sein de l’Université Populaire de Lyon – elle souhaite que le Festival soit un lieu de rencontre entre les visiteurs et des artistes « accessibles par une sensibilité propre ». Sont « accessibles » les œuvres avec lesquelles le contact est immédiat, qui évoquent tout de suite quelque chose à celui qui regarde.

Pour Lydie Rekow-Fond, l’Histoire de l’Art est une discipline qui permet d’acquérir un grand nombre de connaissances grâce auxquelles il est plus aisé d’appréhender le présent. Le temps et le rapport au temps semblent donc être présents dans la définition même de l’Histoire de l’Art. Elle nous confie d’ailleurs que le thème de l’éphémère – qui lui évoque la vie, le vivant, le mouvement mais surtout le temps et ses intervalles – est un axe d’étude qui traverse tous ses travaux.

En tant qu’historienne de l’art elle voit sa démarche de recherche comme une activité créative de mise en place de la pensée : de même qu’un peintre fixe sur une toile son émotion, un chercheur imprime sur le papier un moment de sa réflexion. Si la recherche nécessite un cadre (universitaire par exemple) elle demeure un processus toujours inabouti. Il s’agit de fixer une pensée pour mieux la dépasser, de fixer une réflexion pour en aider une autre. D’où l’importance de la transmission qui est l’occasion de formuler une hypothèse, de la fixer dans le temps, tout en ouvrant un espace de dialogue, d’échange, pour aller au delà. Cependant, pour pouvoir saisir une pensée, saisir l’insaisissable entre deux moments ou saisir l’instant, il faut également être capable d’accepter sa propre subjectivité. Ainsi, la question au cœur de ses travaux mêle science et émotion, temporalité et ponctualité : comment dire ce qui est à l’origine d’une intuition et comment en faire un fondement ?

Comme il a été dit dès les premières lignes de l’article, ces quelques instants furent un véritable voyage dans le temps, à l’intérieur du temps, entre ce qui se fige et ce qui évolue, entre ce que l’on saisit et ce qui nous échappe. L’Art et l’Histoire de l’Art permettent de jouer avec les propriétés du temps, de les manipuler ou de se laisser manipuler par elles. Mais l’heure tourne et l’entretien se termine.

La Petite Voix

Entretien avec Nadia Fartas

Lundi dernier, par une jolie matinée ensoleillée, La Petite Voix du Festival a rencontré Nadia Fartas, doctorante contractuelle à l’EHESS où elle travaille au sein du Centre de recherches sur les arts et le langage (CRAL). Elle s’intéresse aux relations entre le texte et l’image, ainsi qu’aux expressions et représentations du changement dans l’art et la littérature autour, notamment, du Peintre de la vie moderne de Charles Baudelaire. Le samedi 1er juin à 10h30, elle présentera une conférence au titre intrigant: « venger l’art de la toilette »1, où elle questionnera la place de la mode, du vêtement et de la parure dans la modernité baudelairienne. Au fil de la discussion elle nous avoue être une fervente amatrice de la pop anglaise, partage avec nous ses méthodes de travail, son amour de la recherche et de l’histoire de l’art et de la littérature, ainsi que sa joie de participer au Festival.

Alors que le thème de cette année est l’éphémère, la question de la temporalité semble être au cœur des travaux de Nadia Fartas. Dans Le Peintre de la vie moderne Baudelaire définit notamment la modernité comme « le transitoire, le fugitif, le contingent ». La notion de changement telle qu’elle est problématisée dans les arts et la littérature s’enrichit de la dimension poétique et esthétique du texte, autant poème en prose que critique d’art.

Elle restitue la singularité d’une œuvre en l’articulant à d’autres œuvres et en travaillant la relation avec d’autres disciplines. Le philosophe Walter Benjamin a par exemple écrit sur la modernité selon Baudelaire. Cet essai peut aussi s’inscrire dans une histoire de débats autour de la place du costume contemporain, dans la peinture ou dans le théâtre. La question de la modernité chez Baudelaire peut donc être abordée suivant plusieurs points de vue, à la jonction de différentes disciplines. En fait, c’est ce va-et-vient, ce changement d’échelle, entre une lecture rapprochée du texte et l’articulation avec d’autres savoirs, qui donne un rythme à la recherche. Et ce rythme est directement lié, lui aussi, à la problématique de la temporalité au cœur du Peintre de la vie moderne.

C’est la première fois qu’elle participe au Festival de l’histoire de l’art. « Au Festival, il y a du temps », se réjouit-elle. Ce qui lui plaît c’est le temps donné aux intervenants qui permet de présenter un exposé complet et problématisé et par là de créer un vrai espace de discussion avec le public. Le Festival laisse donc place au temps de l’écoute, qui est un temps différent de celui de la vision ou de la lecture et qui permet de ménager un espace de transmission et d’échange.

Ce temps de l’écoute est double. D’une part, il y a l’écoute du public amateur. Par exemple l’éphémère – thème de cette édition du Festival – renvoie à des considérations actuelles comme notre relation au temps, au présent et à des interrogations fondamentales comme la place que nous accordons à l’art ; de même la question de l’apparence est une question qui traverse et travaille le texte de Baudelaire.

D’autre part il y a l’écoute d’une chercheuse, de Nadia Fartas. Elle espère – sans en douter – être surprise par les autres conférences. L’échange et la parole sont essentiels à son travail, car la recherche est affaire de transmission. Transmission d’un regard, d’une interprétation, d’une façon de dire l’œuvre, d’un doute, voire même d’une autre façon de transmettre.

Le propre de l’histoire de l’art est de toujours être en mouvement, de ne jamais se figer. Ne serait-ce que lorsque nous redécouvrons des auteurs oubliés. Pour cette raison, l’histoire de l’art ne peut se passer d’une dimension éphémère, même s’il existe des faits qui constituent une base fixe sur laquelle s’appuyer. Le recul critique est nécessaire à l’historien de l’art, au chercheur, qui peuvent dialoguer avec des sources et des matériaux variés. Ils renouvellent le regard porté sur les œuvres en interrogeant aussi ce qui semble évident. Il faut pour cela faire confiance à l’humain, à la spontanéité d’une émotion, au moins dans un premier temps. Or la spécificité du Festival est justement de déconstruire l’évidence puisqu’il invite le public à découvrir des lectures singulières d’œuvres peut-être déjà connues.

Quand nous lui demandons de nous parler d’une œuvre qui l’a marquée, elle nous parle avec finesse du tableau du Caravage, La Madeleine repentante. La dimension temporelle est présente et c’est ici une vraie expérience visuelle que nous offre Nadia Fartas : plus on regarde le tableau, plus une conversion du regard s’opère et le tableau fait apparaître des liens, des lignes, autour des poignets de la jeune femme, sur ses broderies et le nœud qui lui enserre la taille. Progressivement on ne voit plus que ces liens qui se délient et se lient. Ainsi, d’une certaine manière, il semble que le spectateur vive une expérience de transformation.

À la fin de l’entretien, elle nous livre quelques images qui lui évoquent le Royaume-Uni: David Bowie, les Clash, les Smiths. Bref, le rock et la pop. Puis elle ajoute « Virginia Woolf, notamment pour Orlando » et Turner.

Camille Chanod et Louise Bonhomme

Entretien avec Damien Bril

Paris, le 25.05.13

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Vendredi dernier, la Petite Voix du Festival a rencontré Damien Bril, doctorant contractuel à l’Institut National de l’Histoire de l’Art (INHA). Il a choisi la représentation du pouvoir comme thème de recherche et il présentera le samedi 1er juin à midi une conférence sur l’éphémère et la monarchie lors de la régence d’Anne d’Autriche1. Il a accepté de répondre à nos questions (auxquelles il n’était pas forcément aisé de répondre en peu de mots d’ailleurs…), voici un résumé de l’entretien en 8 questions:

Qu’attendez-vous du Festival de l’Histoire de l’Art et du contact avec un public amateur ?

Pour Damien Bril, l’intérêt de ce festival est double. D’une part il permet de rassembler tout le milieu de l’Histoire de l’Art (étudiants, chercheurs, universitaires, éditeurs, conservateurs, etc.) et de confronter les différentes disciplines. D’autre part il permet à un public plus amateur de «s’emparer de l’Histoire de l’Art», discipline «qui regarde vers la société». Comme les autres Humanités, elle apprend aux hommes à être, en quelque sorte, de «meilleurs citoyens».

En quelques mots, qu’est-ce que pour vous l’Histoire de l’Art ?

L’Histoire de l’Art, comme l’Histoire ou les Humanités en général, consiste en l’étude des époques passées pour une meilleure compréhension de l’époque présente. Ainsi, l’analyse des figures du pouvoir au XVIIe siècle permet de mieux lire les images actuelles dans ce qu’elles transmettent consciemment et inconsciemment. Autrement dit, l’Histoire de l’Art est un outil pour mieux penser.

Lorsque nous interrogeons Damien Bril sur la différence entre Histoire et Histoire de l’Art, il répond que s’il est nécessaire de les séparer institutionnellement, il est tout aussi indispensable de les réunir (avec les autres sciences humaines) dès qu’il s’agit d’avancer dans la recherche. Cependant, la question est complexe, et nous n’avons malheureusement que peu de temps pour l’approfondir.

Comment abordez-vous vos recherches ?

L’Histoire de l’Art est telle que nous sommes nous-même notre objet de recherche. Pour Damien Bril, la démarche initiale consiste en une approche matérielle, corporelle de l’œuvre. Le corps réagit en fonction de comment il se place face à l’œuvre. Il se concentre donc d’abord sur l’émotion de ce contact direct, puis approfondit son étude à l’aide de documents, de concepts contemporains de l’œuvre, etc.

Que vous inspire le terme d’ «éphémère», thème de cette 3e édition ?

Le pouvoir (objet d’étude de Damien Bril) est une chose à la fois éphémère et permanente. En cela il reflète la condition humaine : nous désirons toujours capter quelque chose qui nous échappe. L’art représente cela parfaitement puisqu’il se situe entre le temps particulier et le temps long. Ce thème est en conséquent extrêmement riche pour l’Histoire de l’Art.

Choisissez une œuvre, décrivez la nous pour nous apprendre ou nous ré-apprendre à la regarder.

Dans le Palais Royal (Paris 1er), côté rue de Valois près du Ministère de la Culture, se trouvent des consoles qui soutiennent le balcon. Elles datent de l’époque d’Anne d’Autriche. Conçues pour durer -comme le pouvoir- elles sont aujourd’hui ignorées des passant qui traversent ces jardins. Cette œuvre montre à quel point l’art est soumis au passage du temps et au changement de statut des lieux (le Palais Royal était alors au centre du pouvoir politique).

Deux questions plus fantaisistes pour finir :

Le pays invité du Festival cette année est le Royaume-Uni. Quelques mots que vous évoquent ce pays ?

Van Dyck et Haendel. Cela semble paradoxal puisqu’ils ne sont pas anglais. Mais leur noms permet d’évoquer le rôle particulier qu’a pu jouer le Royaume-Uni dans la rencontre de différents artistes, de différents mouvements.

Trafalgar Square et Londres, une image d’un lieu très urbain même si ce n’est pas forcément très représentatif du pays entier.

Damien Bril remarque par ailleurs que l’affiche du Festival est paradoxale puisqu’elle joue sur l’éphémère et la présence d’un Scots Guard, symbole d’un respect pour les traditions extrêmement solide.

Quelques suggestions d’expositions, de livres, de films ?

La période est très riche en manifestations culturelles. S’il ne l’a pas encore vue, Damien Bril recommande l’exposition Jacques Demy à la Cinémathèque Française parce que ce réalisateur a l’art de fixer par la caméra un esprit évanescent. Il évoque également l’exposition du Louvre, De l’Allemagne, qui -parce qu’elle fait polémique- montre que l’Histoire de l’Art est une discipline engagée (dans les débats de société, etc.). Enfin, il recommande l’exposition Marcel Breuer à la Cité de l’Architecture.

Camille Chanod et Hager Harabech