La Victoire Cézanienne et la littérature

Camila Santos nous propose ce texte liant les « Sainte-Victoire » de Cézanne et la littérature.

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Paul Cézanne, La Montagne Sainte-Victoire vue de Bellevue vers 1985

Est-il possible de devenir entité émancipatrice de l’identité humaine, de se métamorphoser en paysage, en source, en montagne ? Oublier un instant le poids du « je », pour prendre comme point de départ le « soi », existence légitime à tout élément de la nature. Si les sciences mathématiques n’inspiraient aucunement Cézanne, ces quelques vers de jeunesse adressés à son ami Emile Zola rendent évident une sorte d’auto-prophétie applicable à son œuvre, à son travail acharné de compréhension et de communion avec la nature :

« Si je qualifie ainsi la géométrie ! C’est qu’en l’étudiant je me sens tout le corps se fondre en eau, sous mes trop impuissants efforts. »

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Paul Cézanne, La Montagne Sainte-Victoire 1897-98

La montagne Sainte-Victoire incarne une parfaite dualité entre la volonté rationnelle d’appréhension de la nature (expression logique exprimée dans sa géométrisation formelle) et l’organicité subjective qui émane du mystère de la désintégration de l’objet, forme poétique de représentation personnelle. Cela dénote une vie intérieure picturale, une « approche si émotionnelle et analytique » de la réalité sensible, comme l’a dit Wim Wenders sur les aquarelles du peintre dédiées au monument géologique d’Aix-en-Provence. Le poids de la montagne, représentation tant de conglomérat au sens large du terme, que de tempérance dans les philosophies orientales peut être une métonymie de sa vie ; le peintre aixois a accumulé une volumineuse somme de situations malchanceuses, dont le point culminant a été la trop tardive reconnaissance de son génie. La montagne peut être vue comme l’obstacle a un avenir paisible, une ligne de l’horizon obscurcie par la fatalité, telle une leçon d’ A la lumière d’hiver de Jaccottet :

« C’est sur nous maintenant comme une montagne en surplomb (…) à peine ose-t-on voir. »

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Paul Cézanne, La Montagne Sainte-Victoire 1902-06

L’obstination dirigeant son pinceau -et son œil- lui a permis le surpassement des limites appréciatives de son époque, pour lier une cohérence entre vie et œuvre, œuvre et nature. Cézanne est comme l’exemple de l’homme nietzschéen du passage d’Ainsi parlait Zarathoustra :

« Et bien allons ! Hommes supérieurs ! Maintenant seulement la montagne de l’avenir humain va enfanter : Dieu est mort : maintenant nous voulons que le Surhumain vive. » (De l’Homme supérieur, 2)

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Paul Cézanne, La Montagne Sainte-Victoire 1905

Sa victoire artistique porte son être, son temps, sa sensation dans la complémentarité entre le « je » et le « soi », en quête d’une vérité fondée sur la nature et non sur la théorie, triangle qui fait monter l’homme jusqu’au cosmos, si on évalue la figure en lien avec sa symbolique. L’exercice mental qui accompagne la représentation de la montagne Sainte-Victoire, le place, selon moi, dans un juste milieu entre la contemplation de la souveraineté de la nature, la maîtrise de son motif, et l’invocation animique des souvenirs qui constituent la vie d’un individu. La montagne, montée de la vie des hommes.

Camila Santos

 

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