« Oskar Schlemmer, l’homme qui danse »

Un artiste peu connu du public français est présenté au Centre Pompidou Metz dans une scénographie novatrice. Les dernières rétrospectives de l’artiste datent de 1999 et 2015 ; la première  à Marseille au Musée Cantini, en collaboration avec le Centre National de la Danse, comparait son œuvre à celles de Fernand Léger, de Léonard de Vinci et Cézanne. La seconde rétrospective, « Oskar Schlemmer, Visions d’un monde nouveau », a eu lieu à la Staatsgalerie de Stuttgart, sa ville natale, qui a bénéficié du prêt de l’escalier du Bauhaus par le Museum of Modern Art de New York ; un film de Nicola Graef a également été réalisé en 2014 : « Oskar Schlemmer – la figure du Bauhaus ».

Oskar Schlemmer (1888-1943) fait partie d’un courant qui prône l’interdisciplinarité, qui souhaite réconcilier l’art avec les innovations techniques de son époque. Artiste protéiforme, il est à la fois peintre, dessinateur, sculpteur et musicien ; il passe de la ligne au plan, du plan au volume, du volume  au mouvement.

Cependant, loin d’être adepte d’une mécanisation de l’art, il manifeste un intérêt pour la représentation de la figure humaine et les formes pures de la géométrie plane, et non pas celles de Cézanne en volumes.  Sa recherche se focalise sur l’équilibre entre l’abstraction et la figure humaine. L’homme est à la fois un être mécanique et organique, avec des articulations et un cœur qui bat ; mais il doit se libérer de toute émotion pour contrôler ses mouvements à la perfection.

Son œuvre est intimement liée à l’école du Bauhaus, dont il dessinera le logo. Elle est fondée en 1919 par Walter Gropius à Weimar, qui appelle Schlemmer en 1920 pour être « Maître des formes ». Il  dirige ensuite l’atelier de peinture murale jusque 1922, puis de 1923 à 1929 il dirige la Scène du Bauhaus, et  dessine tous les costumes des fêtes organisées pour les étudiants et les professeurs. C’est en 1922 qu’a lieu la première du Ballet Triadique à Stuttgart. Mais il partage aussi sa théorie à travers des conférences et des écrits comme les autres artistes de son époque ; ainsi, il écrit  L’Homme et la figure de l’art en 1924, qu’il exploite pour ses cours sur l’homme donnés entre 1928/29. Mais son œuvre se délite à partir du moment où il est déclaré artiste dégénéré par les nationaux-socialistes, qui ferment l’école du Bauhaus de Dessau en 1933. Toute sa vie, il aura également dû faire face à des difficultés financières.

La danse est centrale dans la pensée de Schlemmer, car elle réconcilie le corps avec l’espace ; mais les costumes du Ballet Triadique contraignent le corps danseur, étant constitués de structures lourdes et encombrantes. Sa première expérience dans la danse au Bauhaus est le Cabinet Figural, qui représentait des figures en relief animées, comme un théâtre de guignol mécanique soumis à un maître; ce premier projet est pétri des réflexions contemporaines sur les marionnettes et les automates, illustrées par les travaux d’Heinrich von Kleist et E.T.A. Hoffman sur la poupée Olympia. La danse connaît justement à l’époque un renouveau grâce à la créativité des chorégraphes des Ballets russes, Nijinski et Michel Fokine, entre autres ; ils produisent des ballets résolument modernes, comme L’après-midi d’un faune sur la musique de Claude Debussy, et Le Sacre du Printemps d’Igor Stravinski.

D’autres artistes proches de ses réflexions sont présentés dans l’exposition. Alexandra Exter, artiste russe constructiviste et liée au futurisme, est l’auteur de Construction pour scène plastique et gymnastique (1923), qui introduit la thématique du sport, et rejoint l’idée d’une recherche u corps parfait; on découvre également T. Lux Feininger, qui a réalisé des photographies du Ballet Triadique; Kandinsky est évidemment présent en tant que fondateur de l’abstraction et auteur de réflexions sur la couleur, avec ses décors de 1928 pour Tableaux d’une exposition, composition pour piano de Modest Moussorgsky ; Paul Klee, lui aussi auteur de traités sur la clarification des formes et proche du Bauhaus, est représenté avec Des Pierrot Verfolgungswahn de 1924.

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Les + de l’exposition 

Cette exposition se présente sous un jour particulier tout d’abord car il s’agit avant tout d’un projet familial : la femme d’Oskar Schlemmer s’est engagée dans la reconstitution de son carnet de croquis et la conservation des œuvres, son petit-fils, Raman Schlemmer, a proposé une scénographie qui témoigne de ses souvenirs d’enfance, comme la couleur orange de la bibliothèque par exemple. Il a également réussi à rassembler un corpus complet, jusqu’à l’exposition des masques pour la Danse des femmes, souvent refusés par les conservateurs.

Contrairement aux autres expositions du Centre, il n’y a pas de texte introductif à l’entrée de l’exposition, seulement  le logo du Bauhaus ainsi que la tête d’un des costumes dans une ambiance dorée. Cela peut être déstabilisant, puisque même dans la galerie, le titre de l’exposition n’est pas mentionné. Mais je trouve cela attirant car cela nous fait pénétrer dans un univers inattendu et merveilleux. En effet, dans la galerie, les costumes (qui ont été reconstitués successivement) se déploient sur toute la trajectoire de l’espace ; les couleurs et les formes éclatent aux yeux des visiteurs.  La musique nous plonge également dans une toute autre dimension : on peut entendre des extraits de deux œuvres pour lesquelles Schlemmer a dessiné des scénographies : le Rossignol de Stravinsky et L’Assassin, espoir des femmes d’après le poème d’Oskar Kokoschka sur une musique de Paul Hindemith.

Deux films du Ballet Triadique sont projetés presque face à face, l’un étant d’époque et l’autre présentant une reconstitution par une équipe japonaise plus récente. La version d’époque a été ralentie, et agrémentée d’une composition minimaliste ; cette projection permet vraiment de se laisser capter par une impression de suspension du temps, de faire une pause dans le parcours de l’exposition.

On découvre d’ailleurs des pièces spectaculaires, pour la plupart issues des collections du Bühnen Archiv Oskar Schlemmer, ainsi que des prêts exceptionnels : la Muse endormie de Brancusi du Musée d’art moderne de Paris (1910) ; un livre de théorie des proportions d’Albrecht Dürer (Bibliothèque de Strasbourg) ; la 2e édition du manifeste du mouvement Der Blaue Reiter.

Finalement,  les relations qui existent entre le passé et l’art du XXe siècle n’ont jamais été rompues. Selon Oskar Schlemmer, l’art doit composer avec ce que son époque lui apporte, tout en se référant implicitement aux grands maîtres de l’histoire de l’art. J’ai justement apprécié les quelques allusions à ces époques passées. Par exemple, la tête sculptée de sa propre bibliothèque est exposée  comme dans les collections italiennes de la Renaissance, en hauteur ; ou encore la grande toile à l’extrémité de la galerie, qui replace l’homme au centre d’un réseau de lignes, rappelle le principe fondateur de l’humanisme : l’homme est la mesure de toute chose.

Ainsi, le Bauhaus apparaît non pas comme une école de construction comme on le présente d’ordinaire, mais comme une école d’art total, où les cours sont plus des réflexions théoriques que des formations techniques, où la recherche s’effectue de concert entre les maîtres et les élèves. La pédagogie passe par le rire et les fêtes afin d’apaiser les relations humaines concentrées dans cet établissement interdisciplinaire.

Les – de l’exposition 

Malgré l’ambition de mettre à mal le traditionnel texte d’introduction à l’exposition, le visiteur se retrouve rapidement déboussolé. En effet, lorsque l’on entre dans la galerie, tout l’espace est ouvert pour rappeler l’interdisciplinarité de l’artiste et du Bauhaus. Mais les sections de l’exposition ne sont pas toujours clairement délimitées, en dépit d’un code couleur, qui n’est même pas expliqué. De la même manière, la playlist, qui participe à l’ambiance particulière de l’exposition, n’est pas affichée, alors que plusieurs musiques se superposent dans l’espace.

Alors que l’œuvre d’Oskar Schlemmer est très riche et plutôt érudite, il aurait été souhaitable d’avoir quelques éléments explicatifs dans la galerie. La cohérence du corpus se perd dans l’accumulation

J’ai regretté de voir qu’une nouvelle fois, le Centre Pompidou Metz expose des ouvrages théoriques et des publications ; il est  tentant de montrer des volumes historiques,  ayant appartenu ou non  à Schlemmer… Mais pourquoi ne pas proposer des numérisations pour pouvoir les feuilleter ?  Tout l’intérêt est perdu dans cette nouvelle accumulation d’objets, alors qu’il existe des versions numériques (https://www.actualitte.com/article/patrimoine-education/der-blaue-reiter-l-almanach-de-vassily-kandinsky-et-franz-marc-numerise/66179 ).

Avec cette monographie, le Centre Pompidou Metz nous fait pénétrer dans l’univers étrange et ludique d’Oskar Schlemmer. Le Bauhaus, présenté généralement comme une école du fonctionnalisme, est ici abordé sous un angle nouveau grâce à cette personnalité singulière.

Toutefois, le visiteur non averti risque de passer à côté de tout un monde à cause d’une signalétique maladroite. À moins de débourser quelques dizaines d’euros en boutique pour mieux découvrir l’artiste et son époque, le visiteur ne devrait pas hésiter à se référer à un médiateur pour obtenir des clefs de compréhension.

Mais l’exposition peut tout à fait être expérimentée comme une promenade insolite, libre de toute contrainte de parcours.

Finalement, le Centre Pompidou Metz rassemble tous les thèmes déjà abordés dans de précédentes expositions, en plus de créer des résonnances avec les expositions des autres galeries : « Musicircus » dans la Grande Nef, qui relie les arts visuels à la musique, et « Entre deux horizons, Avant-gardes allemandes et françaises du SaarlandMuseum », qui retrace une histoire de l’art fondée sur les échanges artistiques transfrontaliers, à travers les méandres de l’histoire du XXe siècle. Il continue ainsi à se présenter comme un centre d’exposition ouvert à la réflexion interdisciplinaire et à la découverte d’autres horizons.

La programmation culturelle prévoit une revisite de l’univers d’Oskar Schlemmer à travers la danse. L’Envers, dirigé par Petter Jacobsson avec le CNN – Ballet de Lorraine (qui a déjà réinventé Relâche, revue de Francis Picabia des années 1920), proposera une réinterprétation des réflexions d’Oskar Schlemmer sur le corps dans l’espace. Le spectacle aura lieu dans la galerie même.

Amandine Martin

« Oskar Schlemmer, l’homme qui danse », au Centre Pompidou Metz, du 13 octobre 2016 au 16 janvier 2017

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