De toutes les matières, c’est la peau qu’il préfère. Les paradoxes du tatoué.

Marcel Mauss, dans les Techniques du corps, propose d’analyser le corps humain comme un outil, un objet, et pourquoi pas comme une œuvre d’art, dans une démarche d’appropriation volontaire de son propre corps. Cette démarche aboutit à un usage symbolique, fondé sur des techniques à des fins diverses et variées : une fin séductrice, ludique. C’est ce que propose d’étudier au cours de son intervention Philippe Nieto, invité au Festival de l’Histoire de l’Art le vendredi 29 mai, en écho à l’exposition du Quai Branly « Tatoueurs tatoués ». Construit sur une série de paradoxes concernant la pratique du tatouage, il pose un nouveau regard sur une matière très particulière : notre propre peau, à la fois comme support et matière de l’œuvre, dans une démarche analytique et ludique qui regroupe à la fois l’histoire de l’art, l’anthropologie ou encore l’esthétique.

Des peintures de main négatives sur les parois de la grotte Chauvet aux anthropométries d’Yves Klein, le corps a toujours été utilisé au second degré : d’abord sujet de l’œuvre d’art, dans la pratique de l’autoportrait, avec les célèbres exemples de Van Gogh ou Frida Kahlo. Le corps n’est pas seulement sujet, mais bien matière même de l’oeuvre : l’usage du maquillage, de la peinture du corps au sein des rituels aborigènes ou plus récemment du body-painting. Le corps se fait matière, il se transforme et se travaille, par des techniques non pérennes : la coiffure, le rasage, l’épilation, la coloration, le percement du corps. Autant de pratiques et de techniques qui transcendent l’aspect « primitif » du corps pour en faire un corps symbolique.

C’est le propre des techniques permanentes dont fait partie le tatouage : il s’agit bien d’une cicatrice sur un corps vivant, et qui prend son sens par cet aspect pérenne sur un corps éphémère : lorsque le tatoué meurt, le tatouage meurt avec lui et ne devient qu’un signe sur une matière comme une autre. La peau, comme matière, dote le tatouage d’un aspect particulier : zone poreuse, véritable frontière entre l’intérieur de l’organisme et l’extérieur au contact du monde. Le tatouage lui-même se caractérise par cette dualité : à la fois cicatrice sous le derme de la peau et dessin sur sa surface, il se situe au bord de deux mondes. A la fois dessin visible, exposé à la vue de tous et matière corporelle, cicatrice, intrinsèque à celui qui le porte.

Cette dualité pose problème quant à l’approche du tatouage comme œuvre d’art : il ne peut posséder de caractère patrionial, il ne peut se conserver au-delà de la vie d’un homme. Il est donc une sorte d’exposition ambulante, à la fois définitive à l’échelle de la vie du tatouté, et éphémère à l’échelle de l’humanité. En s’exposant à travers des photos, des traces, comme au sein de l’exposition du Quai Branly « Tatoueurs tatoués » qui présente également des carnets de dessin des tatoueurs, on ne conserve que la trace et non pas l’oeuvre.

Ultime paradoxe, le tatouage expose le corps afin de mieux le cacher, revendique une identité tout en camouflant l’aspect originel du corps. Il est une carte d’identité dont on choisit la représentation, carte d’identité qui se revendique et s’expose aux yeux des autres. Démarche narcissique déclarée à la face du monde ou bien cachée sous les vêtements, que l’on découvre à mesure de l’intimité partagée avec le tatoué. Dès lors, la monstruosité de la déformation se dote d’une forme séductrice. Cette démarche qualifiée de « masochiste », à la recherche de la meurtrissure, de la douleur, devient un loisir, un luxe.

Le tatoueur, sous ses airs de gros dur, serait finalement un cœur tendre, selon Philippe Nieto. En exhibant les cicatrices de sa vie, il révèle à la fois sa force et ses faiblesses, en véritable écorché vif : la peau se fait texte significatif de ses souffrances et de ses bonheurs ; on y lit comme à livre ouvert, sur la surface non plus de la page mais de la peau. Un corps qui n’est pas un simple objet mais qui revendique son humanité, sa dualité, sa capacité de transcender ses émotions intérieures par son aspect extérieur, se posant comme artiste… et comme œuvre.

Juliette Degennes

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