« Ne pas toucher les œuvres »

ne

« Ne pas toucher les œuvres », sous peine de contribuer massivement à leur détérioration. Terroriste !

Au musée, dans les galeries, partout où l’Art avec un grand A et un air de sainteté s’est réfugié, l’on se promène les mains dans le dos, évoluant d’un pas lent et pesant, fronçant les sourcils avec gravité, hochant la tête d’un air entendu. L’on psalmodie les intentions de l’artiste à voix basse ; se risquer à interpréter l’on ne saurait ! Et on ne se moque pas, on ne lève pas les yeux au ciel : je suis la première à faire toutes ces choses… Oui, je suis d’une insupportable affectation. Je le confesse et je me repens : il y a quelques semaines, je jetai deux regards noirs, l’un à un type, suffisant, qui clamait « Avec l’informatique, on va la retrouver très vite ! » à propos de la pièce encore manquante de la Thébaïde de Fra Angelico1, le second à un autre qui clamait – lui aussi – « Florence, c’est la plus belle ville d’Italie… Mais Rome, c’est pas mal aussi… » Ils osèrent troubler le silence religieux du Quattrocento2 en clamant, ie ils braillaient. Oui, je suis insupportable. Je vous l’avais dit, non ?

Pourtant, au-delà du snobisme et de l’arrogance, il y a tout de même un truc qui me tille. Ne pas toucher les œuvres, certes. Je comprends bien les exigences relatives à leur conservation, à l’ordre et à la discipline et le reste. Après tout, nous sommes des brutasses couvertes d’acide. Mais face à elles, j’ai envie d’y aller. J’ai envie de suivre le contour du visage de Simonetta Vespucci avec mon doigt, de coller mon nez sur la Joconde pour lire dans ses yeux, de vérifier si, en plus de les voir, on peut sentir les points de Seurat, d’étreindre de toutes mes forces les Esclaves de Michel-Ange. Sans ignorer que si je le faisais, mise à part la réprimande des gardiens du temple, je n’en tirerais sans doute rien. Je risquerais même d’être déçue de ne pas me mettre à irradier dans un halo de lumière. Néanmoins, la matière de l’œuvre me « fait signe », que ce soient les caractères imprimés, les traits de couleur ou la masse du marbre.

Contrairement à ce que l’on pense d’ordinaire, la plupart des statues grecques n’ont rien à voir avec ces figures de marbre blanc sévères et austères. Celles-ci, celles qui peuplent nos musées, sont des copies romaines plus tardives. Les Grecs étaient traditionnellement des bronziers. Leurs réalisations représentaient des dieux, des champions olympiques ou des vainqueurs au combat, exclusivement. Rien d’humain, ou sinon une humanité qui tend vers le divin.

Ces statues étaient un peu plus grandes que la taille humaine, culminant à 2 mètres pour un Grec moyen d’environ 1,60 mètre soit un rapport de 1,25, et surtout aux proportions absolument parfaites. Chaque veine, chaque saillie, chaque creux était ciselé avec soin et même le dos n’était pas négligé le moins du monde. En effet, contrairement à la statuaire romaine à vocation décorative, adossée à un temple ou autre bâtiment, les statues grecques étaient exposées en pleine place publique, à même le sol ou à peine surélevées sur un socle de pierre. Quoi qu’il en fût, point de piédestal. Elles étaient, pour ainsi dire, mises sur un pied d’égalité avec les citoyens qui venaient, plus que les contempler, les éprouver , se confronter physiquement avec la forme de la perfection divine. Les Grecs circulaient autour, scrutaient le moindre frémissement de la peau de bronze. Ils voyaient en ces statues un autre eux-mêmes, parfaits. Le bronze était poli, jusqu’à la brillance, jusqu’à imiter le hâle des athlètes enduits d’huile au soleil, les prunelles garnies de pierres luisantes, la pilosité dorée à la feuille. Tout resplendit, réfléchit et scintille dans l’éclat. Tout, jusqu’aux pieds qui les rattachent au sol et les lient sans conteste à leurs semblables humains. Le bronze frappe, le bronze éblouit dans et par la lumière du soleil grec, le bronze appelle.

Cette interpellation, je crois la retrouver dans l’œuvre d’un certain Christophe Charbonnel, sculpteur bronzier d’inspiration antique de son état3. A la différence, peut-être, que plutôt que d’une perfection quasi divine, il en va d’une sorte de puissance massive de la matière dans ses œuvres, bronze brut en l’occurrence, lieu de rencontre entre le fini, la forme et l’infini, l’informe.

Bref, baver au musée n’est pas forcément indigne. En revanche, faire crisser ses semelles en plastique sur du parquet ciré vous attirera irrémédiablement une envie de meurtre de ma part. On se refait pas !

Francine Kuch

1 Exposée en ce moment même au Musée Condé à Chantilly.

2 Exposition jusqu’en janvier toujours à Chantilly.

3 Exposé à la galerie Bayart, rue des Beaux-Arts, Paris (75006).

Publicités

Une réflexion sur “« Ne pas toucher les œuvres »

  1. Bel article, j’aime voir un peu de fougue, de passion, dans l’approche que l’on peut avoir des œuvres! Cela me fait penser que dans les drôles de collections du Petit Palais des copies de bronze de Barye et Pompon sont exposées au toucher, chose qui m’avait enthousiasmé.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s