Exposer le Cinéma (2)

Regarder le Temps en face

De François 1er à Georges Pompidou, il n’y a qu’un pas. Quelques jours après la table ronde de Jacques Aumont, Philippe-Alain Michaud et Dominique Païni à Fontainebleau, j’allais voir The Clock, à Beaubourg. The Clock est une vidéo de foundfootage, un peu comme Les Cadavres ne portent pas de costards, mais en moins diégétisé (vous pouviez en voir au Cinéma de l’Ermitage pendant le Festival). Le foundfootage est l’art de prélever des scènes de films pré-existants, pour en faire un nouveau. Ici, Christian Marclay a choisi de regrouper une multitude de scènes où l’heure est présente (horloge en premier plan ou en arrière fond, heure prononcée, etc.). Ainsi, d’In the Mood for Love de Wong Kar-Wai aux Bonnes de Chabrol, nous voyageons entre les films.

Mais The Clock est aussi et surtout une réflexion sur le temps, au cinéma et du cinéma, question amplement évoquée lors de la conférence sus-mentionnée. Bien sûr, ce film n’est pas exactement du cinéma exposé. Ce serait plus une nuance de l’exposition de cinéma, où des extraits de films sont mis en lien – ici via le motif de l’heure – où l’on se déplace, mais où on ne peut pas sauter un extrait en changeant de pièce (cf. « Exposer le cinéma (1) »).

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Il est très reposant de se laisser prendre par The Clock, notamment parce que l’on ne pense plus à l’heure. Elle est là, sous nos yeux, et nous n’avons plus à nous en préoccuper. L’envie de savoir l’heure – par mécanisme, ennui ponctuel ou curiosité – ne nous distrait plus du film : la réponse est dans l’image. Le regard que l’on porte aux horloges oscille alors entre un regard pratique et un regard artistique/ludique. Ce film ajoute donc un possible regard aux regards habituellement portés sur les écrans.

Demeure malgré tout la nécessité de savoir l’heure, car la fin du film dépend de nous. Car The Clock joue le jeu jusqu’au bout. Il dure 24h et on ne va a priori pas rester devant toute la journée. D’ailleurs, cela serait difficile, le musée finissant inévitablement par fermer. Il y a là un premier jeu, où le spectateur est en parti maitre, dans la mesure où il choisit quand il arrive et quand il repart, voire quand il revient, et où l’artiste a posé des règles, un cadre, celui d’un film qu’on ne verra pas en entier. D’autres films, comme Out 1 : Noli me tangere de Rivette, qui dure plus de 12h, proposait déjà un tel jeu avec le temps. Irrémédiablement, comme le fait remarquer Dominique Païni, ces films supposent un nouveau rapport aux plans, à savoir un rapport d’oubli progressif. Cet oubli relègue l’image au second plan et valorise l’expérience inédite (du temps, du regard, etc.).

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Regarder le temps sans le voir passer. Le montage dynamique et rythmé par d’astucieux enchainements (la gifle est donné dans un film et reçu dans un autre), le désir que l’on a de reconnaître les films et la joie lorsque l’on y parvient, l’identification spontanée qui nous emporte à chaque nouvel extrait, tout participe à cet oubli du temps paradoxal.

Si nous sommes bien dans une salle obscure à regarder un film, des films, nous n’en sommes pas moins dans un musée, c’est à dire dans un espace où le spectateur est avant tout un visiteur. Dominique Païni rappelle à ce propos que c’est la nature de l’expérience du temps et non le film qui change entre le cinéma et le musée. Au musée, l’expérience du temps n’est plus possible car nous sommes hors de « la prison de la salle » qui nous contraint à sentir le temps du film dans toute sa durée. Il évoque alors, en comparaison, une des lettres fictives de Diderot aux frères Grimm (Les Salons), où, dans un rêve, il essaie de se concentrer face à un tableau sans jamais y parvenir à cause d’une porte qui claque empêchant toute adhésion à l’oeuvre. Cette anecdote souligne l’importance du contexte dans l’expérience que nous avons d’une œuvre, de sa matière. Au musée, la matière du film, le temps, reste en partie inaccessible.

En partie seulement, car si l’on en croit Jacques Aumont, l’expérience filmique tient d’avantage de notre désir de la vivre que d’un quelconque contexte. Ceci explique pourquoi nous pouvons vivre une expérience forte en regardant un DVD sur un petit écran. « Un film commence à exister [pour lui] lorsqu'[il lui] impose son temps ». Si le musée réduit quantitativement l’expérience filmique car elle met avant tout en avant le lien entre les extraits, la nature du rapport au temps qu’y expérimente le visiteur tient en parti au regard, à l’attitude, qu’il adopte.

Cette distinction entre l’expérience muséale et l’expérience en salle d’un film se rapproche d’une proposition de Philippe-Alain Michaud. Selon lui, le vrai partage entre les films, en plusieurs catégorie, se fait entre les films où le temps est prescrit et ceux où il ne l’est pas.

En salle la durée de la séance correspond à la durée du film. Ce dernier impose son temps – prescrit donc – au spectateur qui en accepte le rythme (ellipse, etc.) du début à la fin. Au musée cependant, le spectateur choisit le temps qu’il veut passer devant un film, ou un extrait. Cette non-prescription dans le contexte muséal n’est d’ailleurs ps propre au cinéma. Comme le rappelle justement Philippe-Alain Michaud, la peinture aussi a une durée, même si elle est non prescrite (en effet « combien de temps dure un Poussin ? »).

Cette division entre les films n’est cependant qu’une proposition. En effet, si l’on se place du point de vu du film est non plus du spectateur, il semble que le temps d’un film soit nécessairement prescrit puisque inscrit à même le film – comme l’explique Jacques Aumont.

The Clock fait alors jouer légèrement la frontière entre films de salle et extraits au musée : à partir d’un découpage millimétré de scènes où le temps est très clairement inscrit, Christian Marclay réalise un film dont la durée prescrite est impossible à respecter. Ainsi, au delà de son aspect ludique, il nous permet de questionner le temps au cinéma et la place de ce médium au musée.

Camille Chanod

Images : The Clock a été acheté en 2011 conjointement par le Musée des beaux-arts du Canada et le Museum of Fine Arts, Boston

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