Entretien avec Sarah Pinson, collectionneuse

À l’occasion de la quatrième édition du Festival de l’Histoire de l’Art, dont le thème était « collectionner », Pernille Hammershøj – étudiante danoise en Erasmus à Paris – a rencontré, pour la Petite Voix, une femme pour qui la collection a joué une rôle décisif : Sarah Pinson.

Née au Maroc en 1942, Sarah Assidon Pinson s’est découvert une attirance pour les bijoux berbères. Cet intérêt lui a ouvert de nombreuses portes. Nous allons retracer ce parcours, d’une galerie à Paris à une conférence sur son importante collection dans la fondation Pierre Bergé – Yves Saint Laurent (qui propose actuellement l’exposition Femmes berbères du Maroc), en passant par la découverte d’une thèse au Musée de l’Homme.

Si la collection permet avant tout à Sarah Pinson de découvrir ce que chaque objet a d’intéressant, la personne derrière l’objet se révèle encore plus riche.

P1020515_3

L’enfance à Agadir

Sarah Pinson est née à Agadir dans une famille judéo-berbère, alors que le Maroc était encore sous protectorat Français. La ville d’Agadir se trouve à côté de la mer. On y trouve de nombreux terrains vagues, des espaces ouverts. Quoique très ancienne, la ville a commencé à se développer dans les années 40. À Agadir, Sarah Pinson vivait comme une française, et sa famille, quoique judéo-berbère, était fascinée par l’Occident :

« Nous étions dépendants de l’université de Bordeaux pour toutes les études que j’ai réalisées, et ça m’a complètement coupée de ma culture d’origine judéo-berbère. Mes grand-mères ne parlaient pas le français, mais mes parents si. J’ai fait une scolarité merveilleuse car la ville était magnifique. »

En 1957, Sarah Pinson passe devant un brocanteur, où un objet en vitrine attire son regard: une fibule au prix de 50 francs. Elle décide de l’acheter, marquant le début d’une très importante collection. L’achat cependant n’est pas du goût de sa famille, et personne ne la félicite d’avoir gaspillé son argent ainsi. Elle reste malgré tout contente de son achat:

« Je n’avais jamais entendu ce mot-là [fibule] avant. Petit à petit j’ai commencé à m’intéresser à la collection. J’allais dans les souks où les prix étaient beaucoup plus bas. Je m’étais faite avoir pour mon premier achat, mais je pense que cette attirance pour ces objets venait de ma culture d’origine. C’était donc une façon de retrouver mon identité. »

Une identité entre deux cultures

À 15 ans, Sarah Pinson part à Paris pour faire un stage de musique avec Maurice Martenot, l’inventeur des ondes Martenot. Au Maroc, le prénom de Sarah Pinson était Annie. Quand elle part en France, et obtient son premier document d’identité, et découvre s’appeler Sarah-Anne :

« Au Maroc, pays non laïque, toutes les affaires familiales sont enregistrées par le tribunal rabbinique pour les juifs, et le tribunal islamique pour les musulmans, donc c’était eux qui prenaient une déclaration d’état civil. Je pense que pour faire plaisir aux rabbins, on mettait en premier un prénom hébraïque (Sarah), et on mettait Anne pour les Français. J’appartiens à cette génération de transition. Je suis fière d’être française, mais je trouve dommage d’avoir été spoliée de ma culture marocaine judéo-berbère. J’avais un professeur extraordinaire qui ma appris que « Agadir » voulais dire « grenier », mot dû à la colonisation. »

Petit à petit Sarah Pinson a commencé à collectionner, et à exercer plusieurs professions. En 1977, on lui propose d’ouvrir une galerie à Paris qui prend le nom d’ Argana. La galerie connaît progressivement une certaine notoriété, et encore une fois, la collection était au cœur de l’intérêt de Sarah Pinson:

« J’ai eu la chance de commencer tôt, et les gens qui me vendaient leurs objets me confiaient leurs histoires. J’ai appris sur le tas, il n’y avait pas de livre sur ce sujet, et les bijoux berbères étaient considérés comme des attractions touristiques. Dans les années 1980 j’ai découvert une thèse, conservée au Musée de l‘Homme, qui m’a donné l’occasion de m’immerger dans cette culture aussi longtemps que ma galerie était ouverte. »

Pour Sarah Pinson, la collection est une manière de vivre avec son identité. D’ailleurs, dans sa maison, elle recrée un mélange entre France et Maroc. On trouve aussi des références à d’autres minorités, comme les Tibétains et les Ethiopiens, mais surtout des objets d’Inde où elle a beaucoup travaillé.

Un rapport plus sain aux objets

Sarah Pinson explique qu’au Maroc, avant le protectorat, il existait des centaines de tribus qui vivaient en conflit permanent pour protéger les pâturages, l’eau et les troupeaux. Les gens voulaient afficher leurs identités, les femmes en particulier. Les objets permettaient donc de se démarquer entre tribu et de savoir d’où un individu était originaire. Chaque objet était l’expression de quelque chose: la façon dont on s’habillait, dont on attachait ces objets montrait une appartenance a une tribu. En même temps, les objets fonctionnaient comme une “caisse d’épargne” pour les Marocains:

« C‘était votre pièce d‘identité et la preuve de la richesse que vous aviez : dans cette culture on n’a pas d’attachement aux choses comme en Occident ou en Asie. Je trouve que ce rapport est plus sain. Au Maroc les objets ne sont pas faits pour durer éternellement. »

L’essentiel de l’immense collection de bijoux de Sarah Pinson est exposée au Musée Berbère du Jardin Majorelle de Marrakech. Sarah Pinson termine son histoire en soulignant l’importance de protéger la culture marocaine. En effet, aujourd’hui, les Marocains n’ont l’occasion de connaître la culture berbères qu’à travers les festivals de folklore berbère :

« Dans le cadre de la Fondation Bergé – Saint Laurent, c’est une vraie protection de cette culture, c’est une chance pour les futurs générations marocaines » conclut-elle.

Pernille Hammershøj

Publicités

Une réflexion sur “Entretien avec Sarah Pinson, collectionneuse

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s