La Collectionneuse d’Eric Rohmer

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Dans le cadre du Festival de l’Histoire de l’Art, le cinéma l’Ermitage vous propose de (re)découvrir La Collectionneuse d’Eric Rohmer le dimanche 1 juin à 15h30. Une réflexion osée et incisive où s’illustre la problématique de la collection face à celle de la pureté, du désir ou encore de la liberté dans un cadre idyllique (une villa isolée aux abords de Saint-Tropez) sublimé par la photographie de Néstor Almendro (César de la meilleure photographie pour Le Dernier Métro).

Quatrième du cycle des six contes moraux, La Collectionneuse illustre la rencontre entre Adrien (Patrick Bauchau), jeune mondain antiquaire désargenté, ayant laissé sa compagne (Mijanou Bardot) partir faire des photos à Londres tandis qu’il s’échappe dans le sud de la France, Daniel (Daniel Pommereuille), intellectuel et artiste nihiliste, et Haydée (Haydée Politoff) une intrigante et séduisante jeune femme, invitée par Rodolphe, le propriétaire de la maison venant troubler la résolution d’inactivité des deux hommes.

Trois prologues indépendants ouvrent le film et présentent chacun à leur façon, les perspectives relatives aux protagonistes et à leur notion du beau. Les plans rapprochés sur la nuque, les genoux et les hanches de Haydée « La collectionneuse » flânant sur le bord de mer tendent à en faire un objet lumineux de désir, une incarnation du concept théologique de la grâce. Daniel, artiste sculpteur, observe une petite boite métallique percée de lames de rasoir qui le coupe quand il la saisit : il tente ainsi de définir avec un ami artiste l’œuvre idéale, s’accompagnant de la création d’une pensée pure, nihiliste, qui, comme la petite boite, est « tranchante, impossible à tenir pour elle-même, torturante (…) elle établit un vide et une distance autour d’elle-même, de la même manière que les êtres très élégants établissent un vide autour d’eux, un vide capital, le vide de la création ». Adrien enfin, est retrouvé à Londres, dans une discussion mondaine autour de la notion de beauté physique, qui pour une des femmes en présence est posée comme la conséquence de l’être « On est responsable de son physique, par le fait même de sa façon de bouger, de bouger son nez, (…) la façon dont on vieillit est en lien avec sa façon de vivre ou d’être ».

La cohabitation neutre des trois personnages est d’abord établie par un certain nombre de règles, définies par Adrien en quête d’une solitude guidée par « positivement rien ». C’est à dire seulement participer à l’éveil de la nature qui l’entoure sans chercher à « penser dans une certaine direction », avec un regard « le plus vide possible, exempt de toute curiosité de peintres ou de naturaliste (…) car peut être si j’avais suivi une de mes pentes, aurais-je passé ma vie à collectionner ou à herboriser ». Bien que vendeur d’antiquités en relation avec des collectionneurs, Adrien cherche ainsi à atteindre un absolu dans l’unique, la pureté, qui selon lui ne peut coexister avec le désir naturel de classification, avis partagé par Daniel pour qui les collectionneurs ne sont que « des pauvres types qui n’ont en tête que l’additionnel ».

Cependant, dès la création de ce pacte de cohabitation commune mais non partagé entre les protagonistes (et peut être aussi avec le spectateur), vient s’immiscer la question du désir, provoqué par Haydée et susceptible de troubler les règles d’éthique pratique d’Adrien et Daniel. La sexualité libérée de la jeune femme avec la curiosité et le désir qui en découlent annihile ainsi toute tentative de regard détaché, de cohabitation-tant physique qu’intellectuelle- séparée. Se dessine alors un intérêt commun entre les protagonistes, celui de la possession, de la collection, instinct naturel, qui n’a de valeur pour Daniel que si la collection est réfléchie, dirigée vers un but « J’ai trouvé la définition de Haydée, c’est une collectionneuse. Haydée, si tu couches à droite et à gauche comme ça sans préméditation, tu es l’échelon le plus bas de l’espèce, l’exécrable ingénue. Maintenant, si tu collectionnes d’une façon suivie avec obstination, bref si c’est un complot, les choses changent du tout au tout ».

Haydée se refuse cependant à contenter Daniel affirmant ne pas être une collectionneuse mais seulement une femme en quête du bonheur sans intention préméditée. S’instaure ainsi des rapports de force et de tension permanente entre les personnages et le spectateur, souvent lui aussi dans l’incompréhension du comportement d’Haydée qui répond à plusieurs reprises quand on la questionne sur ces agissements et pensées « Mais je ne pense rien ».

Le désir de collectionner, de posséder pour celui qui était venu chercher la paresse et une certaine liberté dans l’absence de désir amène à la thématique centrale du film, illustrée par la scène finale : la différence entre liberté et indifférence qui ne semble être qu’une fuite en avant, un rejet de ses désirs et pulsions latents.



Tess Martin

ImageLa Collectionneuse, Éric Rohmer, Les Films du Losange (1967)

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