(Re)découvrir le cinéma suisse des années 60

Paris, le 28 janvier 2014

Lors d’une balade sur les sommets suisses, les personnages du dernier film de Stéphane Betbeder, 2 automnes 3 hivers, évoquent les richesses de la culture suisse, du fromage à la Salamandre (Alain Tanner). C’est l’occasion pour la Petite Voix de s’intéresser au cinéma suisse des années 60.

La Suisse, pays invité de la 4e édition du Festival de l’Histoire de l’Art, semble représentée à l’écran avant tout en tant que « pays-refuge ». Refuge bancaire des malfrats, de l’Affaire Thomas Crown aux James Bond, en passant par OSS 117 ; abri pendant les deux guerres mondiales, comme dans la Grande Illusion.

Paradoxalement, le cinéma suisse paraît s’être développé à l’étranger, à l’instar de Jean-Luc Godard. Plusieurs raisons peuvent expliquer cet attrait des réalisateurs suisses vers l’étranger. La première, la plus simple mais aussi la plus simpliste, serait la proximité linguistique et culturelle avec les pays limitrophes de la Suisse, à savoir la France, l’Allemagne voire l’Italie. La deuxième serait économique puisque le gouvernement suisse a mis très tardivement des fonds à disposition des films de fiction, et peu pour le cinéma dit d’auteur, même lorsqu’il était en pleine expansion dans différents pays d’Europe. Enfin, selon Freddy Buache, directeur de la Cinémathèque Suisse entre 1951 et 1996, la Suisse manquerait d’un contexte intellectuel et culturel proprement national nécessaire au développement d’une cinématographie qui serait spécifiquement suisse

Ce qui pose en réalité problème, ce n’est donc pas tant le contexte économique que le contexte culturel. Non pas qu’il n’y ait pas de culture en Suisse, mais qu’il est difficile de pouvoir réellement envisager une culture nationale à proprement parler. Le pays en effet est divisé en trois grandes aires linguistiques/culturelles, mais, toujours selon F. Buache, le clivage se poursuit au niveau local. Pour Alain Tanner, « ce que l’on appelle le cinéma suisse n’a jamais signifié grand chose », parce que la notion même de culture suisse ne serait pas tout à fait pertinente.

Suite à ce constat, F. Buache met beaucoup d’espoir dans la télévision qu’il considère comme un moyen de regrouper et diffuser les œuvres cinématographiques suisses, peu connues du peuple helvétique lui-même.

Malgré cette diversité culturelle, il demeure possible d’envisager un « cinéma suisse » à condition, par exemple, de réunir sous ce terme tous les films qui se concentrent sur des problématiques spécifiquement suisses. Assez vite, après les débuts du cinématographe, la Suisse est prisée pour la beauté de ses montagnes pardes réalisateurs à la fois étrangers et suisses. Progressivement, ils se détachent de cette vision carte-postale pour aller vers une vision plus politico-sociale du pays. Ainsi, en 1964 Henry Brandt réalise La Suisse s’interroge, série de cinq court-métrages qui traitent de la pollution, de l’accroissement démographique et du surdéveloppement économique. C’est un premier pas qui s’inscrit dans un mouvement plus général des nouvelles vagues cinématographiques des années 60.

Des cinéastes comme Michel Soutter ou Alain Tanner commencent alors, en parallèle de leurs activités pour la télévision, à tourner des films en quête d’une « authenticité de l’inspiration » (F. Buache). Ils s’éloignent des importants capitaux du cinéma de masse et des grosses têtes d’affiches : ils créent le « Groupe 5 » afin de militer pour le cinéma d’auteur mais aussi pour s’auto-produire. De cette façon ils acquièrent l’autonomie nécessaire à la création d’oeuvres qui oscillent entre l’absurde, le poétique et le critique. Ainsi, dans Charles mort ou vif, Alain Tannermet en scène un riche industriel qui avoue ses doutes à la fin de sa carrière et part en quête d’une authenticité de l’existence.Si le monde moderne nous impose un point de vue superficiel, loin de l’humain, le regard incisif de Tanner est là pour nous ré-apprendre à voir, et à savoir :

« – Je n’ai jamais eu besoin de lunettes.

– Pourquoi en portais-tu ?

– C’était pour y voir moins clair. On me les a vendues pour cela. Ça fait parti du complot. »

Camille Chanod

Sources :

Ciné-mélanges, A. Tanner, Seuil 2007

Le cinéma suisse, 1898-1998, F. Buache, L’âge d’homme 1974

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s