Préservation numérique et démocratisation du rôle du collectionneur

Paris, le 7 janvier 2014

Dans notre précédent article sur Henri Langlois nous évoquions le rôle qu’un collectionneur joue dans la préservation des objets qu’il possède. Depuis quelques années la question de la préservation est une question cruciale dans des domaines comme l’informatique, le jeu vidéo ou l’aéronautique.

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On sait qu’aujourd’hui tout objet numérique n’est lisible que pour une dizaine d’années. Il faut ensuite le convertir pour qu’il soit lisible sur de nouveaux supports (migration), ou faire en sorte que ces nouveaux supports puissent lire les anciens codes (émulation).

Ces transferts ne se font jamais sans une certaine perte : on ne peut pas tout conserver, et ce que l’on conserve est forcément légèrement différent (on peut conserver l’objet, mais pas exactement l’expérience première que l’on en avait). Prenons un exemple : les jeux vidéos des années 2000 pouvaient être lus par les Gameboy des années suivantes mais le support de jeu étant plus performant (écran plus lumineux, etc.) l’expérience de jeu n’était plus la même.

Le problème de la préservation numérique n’est donc pas tant un problème syntaxique (de traduction) qu’un problème sémantique (de sens, d’interprétation). En effet, d’année et année un même concept ne désigne plus la même chose et il devient très difficile de conserver un document dont les clés d’interprétation nous échappent.

L’enjeu réel de la préservation numérique est alors peut-être celui de la préservation de tout un écosystème : on ne conserve pas seulement un objet, mais tout ce qui donne son sens à cet objet. Cette question peut faire écho à des problématiques d’histoire de l’art, lorsqu’un chercheur doit imaginer dans quelles circonstances une œuvre était exposée pour en comprendre le sens.

Ces nouvelles problématiques ont ceci de particulier qu’elles touchent non plus seulement les collectionneurs ou les institutions (musées, etc.) mais aussi les individus. Souvenez-vous des documents sur disquettes qu’il a fallu mettre sur CD, de toutes ces photos que vous avez scannées.

Pendant l’antiquité les documents qui avaient une valeur économique ou symbolique forte étaient gravés sur de l’argile afin de matérialiser leur importance. Aujourd’hui nous écrivons encore sur des tablettes, mais elles sont au contraire dénuées de toute matérialité. Nous avons même conçu des applications, comme snapchat, qui effacent au bout de quelques heures le document envoyé. Comme si notre société, toute préoccupée qu’elle est de la préservation, entrait dans une forme d’acceptation de l’éphémère, dans une ère du renoncement, de la trace. Ainsi, de mois en mois on oublie de convertir nos films pris dans les années 80, mais on garde la pellicule pour activer le souvenir. Du souvenir de la dame aimée via le portrait, nous sommes arrivé à l’époque du souvenir du portrait de la dame skypée.

Que l’on conserve désespérément les mille photos prises lors d’un voyage en Italie ou que l’on garde précieusement une disquette retrouvée dans le fond d’un tiroir, la question de la préservation, la construction d’un rapport intime et particulier à l’objet photographique ou vidéo est entrée dans nos mœurs et fait de chacun de nous, à petite échelle, un collectionneur.

Camille Chanod

Image : http://www.atlastours.net/syria/translation.jpg

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